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EXTRAIT 4 : Une rencontre exceptionnelle

12/11/06
Victoria Falls côté Zambie. Le précipice trace la frontière. Je me retrouve sur l’autre versant de la falaise, de là où jaillissent les trombes d’eau. Une force magnétique m’irradie. Un dîner royal m’attend et quelques pages vierges.
13/11/06
Un beau bus tout bleu jusqu’à Lusaka, capitale de la Zambie. Confort à bord sur une route sans obstacle.
J’atterris au « Chachacha ».
Je crois que ce que je suis venu chercher ici, c’est la rencontre avec Claudio.
Nous sommes présentés par Lee qui, comme un ange, fait le lien puis disparaît vers d’autres destinations.
Dès que nous entrons en contact, nous ne nous quittons plus, le temps impalpable de notre rencontre.
Claudio, Claudio, Claudio….
Comment décrire ce personnage hors du commun, ce pèlerin vagabond sur la route du monde depuis treize ans, ne possédant qu’un mince bagage et vivant avec quelques euros par jour.
Claudio ne prévoit rien, ne prend jamais l’avion mais traverse la terre à pied, en train, en bus ou en bateau. Parfois, après avoir passé des mois en Inde, Géorgie ou Ethiopie, il sent que le moment est venu pour lui de partir, alors, il rassemble son balluchon et traverse un continent, un océan ou un pays vers l’inconnu. Il est connu pour sa lenteur et s’arrête en escale pendant plusieurs mois, pénètre la vie locale et s’intègre dans une famille rencontrée au hasard, jusqu’à en devenir un membre.
Parfois, il offre ses services de jardinier en échange d’un lit ou d’un bol de riz. Lorsqu’il prend racine pour une année dans un Ashram en Inde du Nord, il cultive son potager, au propre comme du figuré et vit une existence très modeste de détachement. Parfois, sur la route, il se retrouve dans un wagon de marchandises, caché comme un clandestin car l’argent lui manque. Il connaît aussi les privations et la faim, ainsi que les secrets de la vacuité qui logent dans ses yeux. Il lui arrive de tomber éperdument amoureux d’une femme d’une autre culture et de partager un quotidien merveilleux pendant le temps de la romance pour repartir le cœur brisé, ou libre. Aussi, à force d’écouter la voix du vent qui dirige ses pas, il laisse expirer ses visas et se retrouve en situation illégale dans de nombreux pays. Régulièrement, il se fait foutre à la porte voir même emprisonner. Parfois, il lui arrive de retourner en Allemagne lorsque les siens lui manquent. Il leur promet alors qu’il sera là pour Noël, traverse toute la terre avec la lenteur qui le caractérise, arrive bien pour Noël mais avec une année de retard, pour ensuite couper le globe en diagonale et se rendre je ne sais où!
Claudio a les joues creusées par l’errance et la soif, le regard poli par le mysticisme, les pieds usés par la marche. Ses cheveux blonds en bataille recouvert d’un tissu de laine noué à la façon Shik, qu’il porte avec une épaisse barbe de sagesse, lui donne l’allure d’un Saint. On le  nomme Jésus.

Les gens hurlent à son passage, parfois font la « hola », ou lui offrent du riz et des bananes. Il me confie avec malice qu’il finit par y croire.
Lorsque Claudio souffre de solitude, c’est de sa faute, me confie-t-il, quelque chose en lui refuse alors de se détacher totalement. C’est qu’il n’est plus dans le présent abondant d’amour. Lorsqu’on ne possède rien et que l’on marche pendant des années, l’amour existe partout, à chaque instant, sous différents visages et répond aux besoins du pèlerin. Parfois sur la route, il trouve une famille aimante, une autre fois, un enfant qui devient le sien, dans le silence de l’invisible, ou femme qui lui offre sa tendresse. Il vit en unité. Il écoute aussi la fragile voix intérieure, à laquelle il donne toute la place, qui murmure des syllabes divines et mélodies sacrées.
J’écoute avec une admiration quasi religieuse les récits extraordinaires d’une vie d’errance vers un chemin spirituel de partage.
Claudio parle avec lenteur, ses gestes sont d’une grâce féminine. Parfois, ses mots sont interrompus par de longs silences qui semblent lui raconter des histoires, puis, après avoir communiqué avec sa conscience, il pose son regard délavé sur le monde, revient absent, ayant laissé échappé dans l’oubli la question que je lui posais.
Ce soir, mes limites psychiques se sont élargies, et je pense avoir gagné en liberté. Liberté mentale, d’abord, de comprendre que cela est possible en se débarrassant de ses peurs comme d’un manteau usé.
Par un silence contant l’ éternité , Claudio me perce de son regard tranquille.
Il me révèle qu’avec les rythmes et élans qui me sont propres, je suis sur la même voie.

- Bien sûr Claudio, mais moi, le feu me fait tourbillonner, courir, sauter.
- Peu importe le temps des choses, ce rythme-là est le tien, et c’est par là que tu trouves ta parole.

Nos regards fusionnent dans le silence nocturne. Mon âme a des frissons.
Nous avons le même âge, avons aimé à mourir, sommes devenus voyageurs sur cette toute petite planète qui nous sert de maison.
Claudio rit de son rire aigu, aux éclats, sous quelques étoiles. Il aime mes histoires, cela le distrait. Nous nous souhaitons bonne nuit en nous serrant très fort. J’ai des larmes dans le cœur.